Theo Romain
THÉO ROMAIN-SOBOTA
︎ — 1994




FORMAT À L’ITALIENNE XVI | Espace Le Carré, Lille, FR
Exposition collective | 13.02.2026-26.04.2026




Format à l’italienne XVI - Les Anamnèses



Avec les artistes : Théo Romain-Sobota - Marie Charpentier - Younès Ben Slimane

Commissariat :
Axel Fried 



Les Anamnèses

    À Rome, deux villes coexistent, comme deux membres d'une même fratrie qui auraient hérité du même nom de famille et qui partageraient la même adresse. La première est une métropole contemporaine, une ville minérale et romantique, mécanique et solaire, où le café se boit debout et où le quotidien se déploie dans l'indifférente normalité des grandes capitales européennes. La seconde n'est pas tant une ville qu'une idée, un sentiment général d'histoire et l'impression que certaines des pages les plus importantes de la culture occidentale sont écrites ici. Du paganisme à l'expansion du christianisme, des empereurs aux chefs-d'œuvre de la Renaissance, Rome ne s'est pas faite en un jour, mais en une succession de hauts faits politiques, religieux et artistiques dont l'influence se répercute bien au-delà de l'enceinte de ses frontières. Encore aujourd'hui, le nom de la ville résonne comme celle d'une des civilisations les plus brillantes que le monde méditerranéen ait jamais connue, mais aussi comme le souvenir d'un empire expansionniste, colonisateur, autoritaire et violent dont certaines manières de faire, de bâtir, d'administrer et de légiférer continuent d'habiter le cœur de nos institutions.
En ce sens, marcher dans ses artères revient à suivre les pas d'un vieux fauve pour se rendre compte que les empreintes superbes et cruelles qu'il laisse derrière lui sont en réalité les nôtres, tant le monde occidental s'est bâti en jetant des coups d'œil derrière son épaule, pour lorgner en direction de cet aïeul fantasmé.

    Intitulée Les Anamnèses, en référence à ce geste particulier de la mémoire qui consiste à remonter dans le passé pour comprendre comment certains des souvenirs qui y sont enfouis continuent d'affecter notre quotidien, cette seizième édition de Format à l'Italienne s'intéresse au potentiel artistique de la remémoration. Deux idées principales sous-tendent le choix de cette proposition. La première est que l'histoire n'est pas un processus clos, mais le sillon dans lequel nous continuons d'avancer et dont les circonvolutions structurent notre capacité même à penser. C'est donc moins être nostalgique que pleinement conscient de son époque que de déambuler entre les ruines pour se demander à quelles conditions nous acceptons que le passé qu'elles incarnent survive encore à travers nous. La seconde de ces hypothèses consiste en une croyance empruntée au philosophe allemand Walter Benjamin, selon laquelle les œuvres d'art ne livrent jamais l'intégralité de leurs significations en même temps, et que nous ne comprenons d'elles uniquement ce que notre époque nous autorise à y voir.
   
    Par conséquent, il revient à chaque génération de retourner au passé - pas pour réécrire l'histoire - mais l'éclairer à l'aune des connaissances et de la sensibilité son présent et y révéler des significations nouvelles. C'est le sens du travail de Théo Romain-Sobota, dont les images mêlant fusain et intelligence artificielle prolongent les clairs-obscurs du Caravage et mettent en lumière la survivance de certaines violences baroques dans la Rome contemporaine. C'est aussi le cas du travail de Marie Charpentier, qui pose pour la première fois sur le genre démodé du caprice les yeux d'une écologie radicale et y découvre les prémonitions d'une apocalypse : une Rome post-anthropocentrique sur laquelle la végétation aurait repris ses droits. Younès Ben Slimane a quant à lui tendu l'oreille aux pierres pour écouter la multitude des récits marginalisés que leurs fêlures contiennent. À partir du giallo antico, un marbre jaune issu de la carrière de Chemtou, en Tunisie, il retrace les liens souterrains qui lient la splendeur de Rome à la ruine de son ancien empire colonial.
Trois gestes donc, trois anamnèses. Trois manières de mettre l'histoire face au présent et trois manières de remonter les fils du temps pour permettre aux desseins secrets des formes de se signifier pour la première fois. Sur les épaules des géants et des fauves, Rome redevient ce qu'elle n'a jamais cessé d'être pour les artistes : une formidable réserve de sens et de formes, un palais des miroirs dans lequel chaque époque se réfléchit.

Axel Fried, commissaire de l'exposition.







© ADAGP, Paris, 2026
Crédit photo : Théo Romain-Sobota


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